No Billag, c’est No Schweiz, par François Longchamp

Sortie sur NZZ am Sonntag, le 30.12.2017


Une sorte de génie bienveillant a construit un pays diversifié dans une nation unifiée. D'un bout à l'autre de la Suisse, au-delà des particularismes locaux, on se donne les moyens d'entretenir des valeurs communes. La cohésion et le soutien mutuel sont les évidences tutélaires que nous célébrons, chaque 1er août, pareillement de Genève à Scuol et de Schaffhouse à Lugano. Parce que l’union fait la force, notre agglomérat de vallées, de lacs et de montagnes est devenu une nation puissante et entreprenante. La Suisse est un pays d’industries, de traditions, de négociations, d’agriculture, de commerce, de recherche, de finance, de savoirs et de performances. La redevance de l’audiovisuel permet à une entreprise indépendante et d’un niveau professionnel envié, la SSR, de refléter cette vigueur sur plan national. C’est cela, le sujet. L’indépendance. Cette valeur érigée en rempart au XIIIe siècle par les Waldstätten fonde toujours notre pays. La redevance n’est pas une finalité mais la garante de cette indépendance. Sous couvert de motivations variées ou par naïveté, les partisans de « No Billag » s’en prennent en réalité à la Suisse, à son esprit, à son unité et à sa grandeur. 

Il est exact que les régions francophone, italophone et romanche bénéficient d'une part du budget de la SSR supérieure au prorata des populations qui y résident. La solidarité suisse le veut. Selon ce même principe, mon canton, Genève, versera en 2018 à la Confédération 393 millions de francs au titre de la péréquation financière intercantonale et ne recevra en retour de ce pot commun que 100 millions. Chaque habitant de mon canton verse 631 francs. C’est plus cher que la concession. C’est le prix à payer de notre attachement à l’esprit du Pacte de 1291 et à la constitution de 1848. Ce modèle est juste. « No Billag » veut le contraire. La vente aux enchères, donc aux plus offrants, des concessions audiovisuelles soumettrait le pays à des intérêts sectoriels éloignés du principe constitutionnel d’équité et ruinerait le principe confédéral. Cette anarchie ne reflète pas les valeurs suisses. Elle ouvrirait en particulier le marché national aux appétits de groupes étrangers peu enclins à respecter les délicats équilibres régionaux qui sont la marque et une des forces de la Suisse. Au moment où l’Agence télégraphique suisse devient autrichienne, c’en serait fini, en matière d’information, de culture et d’identité, de l’indépendance de la Suisse tant vantée par ailleurs, si paradoxalement, par les promoteurs de « No Billag ».

La SSR est évidemment perfectible et réformable. Le fait est qu’elle cimente le pays. Elle porte les émotions nationales et elle relate les préoccupations régionales. Aucun média privé ne peut remplir une telle mission dans un petit pays multiculturel. Aucun diffuseur privé ne peut assurer à lui seul une information de nature à équilibrer les régions dans une représentation à la fois locale et nationale. La rentabilité économique est impossible. Seule la SSR peut acheter par exemple les droits de retransmission des grandes manifestations sportives. Elle en a le pouvoir parce que sa mission de service public sort du modèle économique ordinaire. Les Romands et les Tessinois vibrent autant que les Bâlois aux exploits de Federer. Les Zurichois aussi et tous les Suisses. C’est cela aussi, la Suisse.

La disparition de la redevance poserait un problème éthique, bouleverserait la Suisse, détruirait ses protections et créerait des chômeurs. En Suisse romande, d’importants journaux ont fermé. D’autres doivent reconsidérer leur fonctionnement au gré de décisions prises désormais dans d’autres sphères culturelles, voire hors de Suisse. Dans le bassin lémanique, la SSR fournit plus de 1500 emplois. Selon le cabinet bâlois BAK Economics, chacun d’entre eux génère au moins un autre emploi, dans un autre secteur, au sein d’entreprises prestataires. Et c’est sans compter les treize chaînes locales privées que la redevance soutient aussi dans des bassins géographiques à faible rendement publicitaire d’autant qu’internet siphonne le marché autrefois dévolu aux ondes et au papier. Je vous parle de ma région mais vous pouvez mettre la vôtre en miroir. Ne nous trompons pas ! On nous vend « Heidi » (notez que le cinéma suisse aussi va s’affaiblir avec « No Billag ») mais sera le « Le loup de Wall Street ». Et ensuite « Mad Max ». Au total, la fin d’une communauté suisse qui  mesure encore « sa force au bien-être du plus faible de ses membres », comme le rappelle le préambule de notre constitution fédérale.
 
François Longchamp, 54 ans, PLR, est depuis 2013 président du Conseil d’Etat genevois. Il a présidé l’an dernier la Conférence des Gouvernements de Suisse occidentale (BE, FR, VD, VS, NE, GE, JU) .