Pascal Crittin: «Je me suis engagé afin de me battre pour l’audiovisuel public»

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Grand mélomane, homme de lettres et de conviction, Pascal Crittin a repris la direction de la RTS depuis quatre mois. En pleine tourmente politique, il mise sur l’audace. 

 Pascal Crittin estime que la redevance est indispensable à un produit télévisuel de qualité.

Pascal Crittin estime que la redevance est indispensable à un produit télévisuel de qualité.

Texte Patricia Brambilla Photos Jeremy Bierer

Pascal Crittin estime que la redevance est indispensable à un produit télévisuel de qualité.

Vous avez repris la direction de la RTS dans un contexte politique difficile… Vous aimez les situations de crise?

Je suis dans cette maison depuis quinze ans dans des fonctions de direction. Je n’ai pas peur de la crise, je pense que ce sont des moments décisifs, qui nous permettent de prendre de grandes orientations. Et au moment de la crise, vous pouvez compter sur moi, je suis là. Je me suis engagé pour deux raisons: me battre pour l’audiovisuel public, qui est essentiel à ce pays, et participer à l’évolution de la RTS dans un contexte en pleine mutation, tant du côté des médias, que des finances et des programmes. 

L’initiative «No Billag» a été déposée, le peuple votera l’année prochaine sur la suppression de la redevance. Comprenez-vous cette initiative?

Je comprends pourquoi certaines personnes se posent la question de savoir si cela vaut la peine de financer l’audiovisuel public avec la redevance. Parce qu’il y a de plus en plus d’informations gratuites et cette idée qui veut que l’on ne paie que pour ce que l’on consomme. Mais c’est un leurre! Pourquoi? Parce que peu à peu s’installe l’idée que l’information ne coûte rien et qu’elle peut être produite sans frais. A la fin, c’est peut-être gratuit pour le consommateur, parce qu’il y a beaucoup de publicité ou que c’est rentabilisé à l’échelle mondiale par certains médias, mais au départ, quelqu’un a mis l’argent sur la table. Un petit marché comme la Suisse romande ne peut pas générer assez de publicité pour que le produit soit gratuit à l’arrivée. Et puis, ne payer que pour ce que l’on consomme, ce serait la fin de la solidarité entre les générations, entre les groupes sociaux, entre les régions de la Suisse. Une grave mise en danger de l’équilibre suisse et de ce qui fait qu’on tient ensemble. 

Mais une redevance de 1,2 milliard, n’est-ce pas un oreiller de paresse?

Regardez ce qu’on en fait: la SSR alimente dix-sept chaînes de radio, sept chaînes de télé, elle produit tous les jours de l’info, de la culture, du divertissement, du sport. Nous diffusons nos contenus de la meilleure qualité possible dans toute la Suisse. Dans ce pays, il n’y a pas de sous-citoyen médiatique. En termes d’offre, notamment en sport, nous dépassons la plupart des télévisions européennes, avec une enveloppe budgétaire qui est à peu près la même depuis dix ans. 

Que répondez-vous à Peter Rothenbühler, quand il accuse la SSR de faire le service minimum en été, avec des programmes de conserves…

Bien sûr, il y a eu quelques rediffusions, mais cet été, nous avons vraiment mis le paquet: tous les soirs, il y a eu des contenus originaux, des séries inédites, comme la saison 7 de Game of Thrones, payante partout ailleurs. Nous avons couvert Athletissima, le Tour de France, le Grand Raid, tous les festivals de Paléo à Verbier… Sans parler des émissions inédites en radio. Je pense qu’il n’a pas vraiment regardé ni écouté la RTS.

Le débat est plus tendu outre-Sarine, où l’UDC s’en prend fortement au service public, accusé d’être trop à gauche…

On entend souvent cette critique, dans tous les pays du monde. Les partis de droite considèrent que les médias sont trop à gauche et les gens de gauche considèrent que l’on fait le lit de l’UDC. Je ne sais plus qui croire… La RTS essaie de garantir une impartialité. Parmi toutes les études qui ont été réalisées par l’OFCOM ou des instituts universitaires indépendants, aucune n’a révélé que le service public était trop à gauche ou trop à droite. C’est vrai qu’une partie de la droite mène le combat contre la SSR dans la volonté de libéraliser les médias. Pourquoi pas, mais le marché est-il suffisant? En Suisse romande, avec environ deux millions d’habitants, le marché n’est pas capable de produire l’offre existante.

Concrètement, si l’initiative est acceptée, qu’est-ce qui se passe?

Le texte est limpide: si l’on vote en 2018, tout financement public s’arrête dès le 1er janvier 2019. Il n’y aurait plus ni redevance, ni impôt, ni tranche budgétaire. La Confédération n’aurait plus le droit de soutenir l’audiovisuel.

Si l'initiative «No Billag» est acceptée, on arrête tout, on éteint la lumière et on s’en va. Ce serait fini pour la SSR et les trente-cinq radios-télés régionales.

—Pascal Crittin, directeur de la RTS

Pour générer de la publicité, il faut des programmes, et pour réaliser des programmes, il faut que quelqu’un mette de l’argent sur la table. Quel investisseur acceptera de financer à perte chaque année pour produire ce que fait la RTS? La SSR investit dans le cinéma suisse, elle soutient toutes les manifestations suisses de sport, les festivals de musique… Que sera ce pays s’il est incapable de se raconter, de se représenter, d’avoir une image de soi, de continuer à constituer un patrimoine audiovisuel, qui est notre mémoire et notre identité. Ce serait une catastrophe…

Pascal Crittin a succédé le 1er mai 2017 à Gilles Marchand au poste de directeur de la RTS. Une suite logique pour cet habitué de la maison, où il occupe différents postes à responsabilité depuis quinze ans. Mais un challenge de taille alors que la question de la redevance doit être discutée au Parlement... 

En tant que directeur, vous dites être prêt à prendre des risques. Lesquels?

Les médias évoluent. Avec l’arrivée du numérique, écran, tablette, smartphone, la part du gâteau audiovisuel se répartit autrement. Les changements technologiques ont entraîné une fragmentation de l’offre et des habitudes de consommation. Ce qui pousse les médias à devoir se réinventer. Alors, nous allons mettre un coup d’accélérateur sur l’innovation pour rester en phase. Très concrètement, nous constituons par exemple une alliance avec l’EPFL, les universités et d’autres acteurs pour lancer des projets de recherche. Il faut réinstiller la culture du risque malgré les incertitudes politiques et financières. Je pense qu’il faut réinventer notre métier plus que jamais, oser lancer des expériences, même si elles n’aboutissent pas. On ne joue pas avec l’argent de la redevance, on fait notre métier en investissant dans l’innovation et en restant en phase avec les attentes du public.

Mais quel est l’avenir de la télévision: internet et les réseaux sociaux?

La télévision ne disparaîtra pas. Je crois que les médias s’ajoutent les uns aux autres. Je ne sais pas ce que sera la télévision, mais je crois qu’elle sera toujours centrale dans l’univers des gens. J’ai trois adolescents, qui n’allument plus beaucoup le téléviseur, mais regardent les émissions sur leur tablette. Mais finalement, qu’importe le support? Ce qui est capital pour le public, c’est ce que nous produisons, que ce soit sur les médias traditionnels ou numériques. Cela dit, la télévision conserve une autre force: celle du direct, qui réunit les gens et fait vivre une émotion collective. Je suis frappé par le nombre impressionnant de téléspectateurs que réunissent les grands événements d’actualité comme lors des élections fédérales, l’inauguration du tunnel du Gothard et bien sûr lors des compétitions sportives auxquelles participent des athlètes suisses ou une équipe nationale.

Pourtant son public est de plus en plus âgé. N’est-ce pas inquiétant?

Il est vrai que, lorsqu’on mesure l’écoute traditionnelle de la télé et de la radio, on observe un vieillissement du public. La nouvelle génération sort un peu des radars parce qu’elle utilise nos médias autrement. C’est pourquoi nous devons diversifier la distribution de nos contenus sur les nouvelles plateformes et les réseaux sociaux, à côté de nos sites web et de nos applications. Ce qui est rassurant, c’est que les parts de marché de l’audience sont stables. En 2001, nous obtenions 36% de parts de marché avec quarante chaînes de télé au choix en Suisse romande, et aujourd’hui nous atteignons 34% alors qu’il y a dix fois plus de chaînes! C’est le signe que les Romands reconnaissent leur télévision, média de la proximité.

Netflix, un concurrent qui fait peur?

Oui, dans une certaine mesure. Netflix et les GAFA sont des sociétés internationales, qui ont une puissance de feu incomparable et qui produisent des contenus qu’elles rentabilisent dans le monde entier. Pour rivaliser avec ces mastodontes, notre réponse, c’est la proximité.

Il faut miser sur la proximité culturelle et géographique. Renforcer l’information régionale, les émissions de divertissement qui font valoir les talents de la Suisse, comme Un dîner à la fermeou Un air de famille… En matière de sport, il s’agit de traiter d’abord des sportifs suisses, ensuite des événements sportifs qui se déroulent en Suisse et, enfin, des grands rendez-vous internationaux. 

Les grands événements sportifs se font de plus en plus confisquer par des chaînes privées. Comment allez-vous réagir?

C’est un vrai problème. La SSR est bientôt un des derniers services public à diffuser le sport en libre accès. Ailleurs, presque tout est payant, soit cinq à six francs pour voir un match. Ici, avec la redevance, vous avez toute l’offre de la SSR pour un franc et quelques centimes par jour! C’est ça l’économicité de la redevance. Soit 2000 heures de sport en libre accès… Le problème se pose par exemple pour la diffusion des matchs de Champions League et de l’Europa League, puisque Swisscom a acquis les droits pour 35 millions selon ce qu’on lit dans la presse. La SSR, elle, verse en moyenne un peu plus de 50 millions par an pour acquérir les droits de tous les sports diffusés. Nous ne pouvons pas et nous ne voulons pas participer à la surenchère des droits sportifs.

Est-ce que la RTS devrait s’encanailler un peu, avoir une figure populaire comme Hanouna ou des émissions de téléréalité?

Je vais être très clair: nous avons des valeurs fortes, comme le respect des personnes et la qualité de l’information, nous refusons la «peopolisation» et les dérives de la télévision commerciale, de même que les mises en scène truquées pour piéger les gens. Ce genre d’émissions n’a pas sa place sur la RTS. 

Mais pourquoi la RTS n’a-t-elle pas sa série policière, excellent vecteur d’audience, comme les chaînes françaises?

On peut tout imaginer, mais c’est une question de moyens. L’audiovisuel public français dépense en un mois ce que nous dépensons en une année. Nous investissons tous les francs que l’on a dans nos programmes. Avec douze fois moins de budget que les collègues d’à côté, nous faisons la même chose, mais plus modestement et moins souvent, par exemple deux séries par année. Cet automne arrive Quartier des banques, une série maison, puis au printemps des téléfilms commandés aux quatre réalisateurs suisses de Bande à part Films. Depuis samedi dernier, nous diffusons aussi une très belle émission de divertissement, Alors on danse…

En fait, il faudrait presque augmenter la redevance...

Non, pas du tout. Je ne demande pas ça. D’ailleurs, Doris Leuthard s’est engagée à la baisser en dessous de 400 francs. Nous recevons nos objectifs et nos moyens, et nous remplissons notre mandat.

On sait que vous êtes aussi musicologue, grand mélomane. Mais la télévision, vous la regardez?

Depuis que je suis directeur, j’ai moins de temps. Du coup, je la regarde très peu en direct, mis à part les finales de foot ou de tennis. Je la rattrape sur ma tablette, le soir très tard, et le week-end, il m’arrive de visionner des séries en rafale. J’ai des goûts très éclectiques, mais je suis un grand consommateur d’infos et de culture. Mes ados me conseillent des documentaires de la RTS! 

Et qu’avez-vous fait de vos autres casquettes, direction de chœur, piano?

Il m’arrive de jouer du piano de temps en temps, mais je suis en train d’arrêter la direction de chœur. Je passe la main en ce moment. Je vais quitter des amis qui me sont très chers, perdre les émotions très particulières de la musique à plusieurs. Mais j’en reçois beaucoup avec les équipes d’ici, c’est très motivant aussi.

Vous restez généralement sept ans au même endroit. Alors, encore six ans à ce poste-là…

Oui, apparemment, je fonctionne par cycles. Sept ans comme éditeur, sept ans à Espace 2… Alors, on se revoit en 2024, j’aurai 56 ans, et il me restera encore sept ans. J’ai encore droit à deux vies… Excellent! Je me réjouis (rires).

Bio express

1968 Naissance le 4 novembre à Saint-Maurice (VS)
1994  Dirige les Editions St-Augustin, jusqu’en 2002
1996Dirige l'Ensemble vocal de Saint-Maurice (VS)
2002 Devient chef des programmes d’Espace 2
2009 Participe au projet de fusion radio-TV
2010 Est nommé directeur des affaires générales de la RTS
2017 Succède à Gilles Marchand au poste de directeur de la RTS